L'avenir numérique du Canada est souvent décrit en termes de vitesse, de productivité et d'innovation. L'intelligence artificielle est censée transformer les industries, accélérer la recherche, améliorer les services publics et renforcer la compétitivité économique.
Pourtant, derrière chaque système d'IA se cache une empreinte physique qui est bien plus facile à négliger.
L’économie numérique dépend des centres de données : des bâtiments remplis de serveurs qui enregistrent, traitent et déplacent des informations. Ils soutiennent l'information en nuage (« cloud computing »), les services bancaires en ligne, les systèmes de santé, la cybersécurité, la diffusion et, de plus en plus, les outils d’IA qui deviennent une partie de notre quotidien. À l’intérieur de ces installations, des milliers de serveurs fonctionnent en continu, génèrent de la chaleur et nécessitent un refroidissement constant.
L'Agence internationale de l'énergie estime que la consommation mondiale d'électricité des centres de données pourrait plus que doubler d'ici 2030. La demande en électricité des centres de données devrait également augmenter d'environ 15 % par an entre 2024 et 2030, soit plus de quatre fois plus vite que la demande en électricité de tous les autres secteurs réunis.
La pression sur l'électricité apparaît également sur l'eau. Au Canada, la consommation d'eau des centres de données est estimée à 69,54 milliards de litres en 2026 et devrait atteindre 99,34 milliards de litres d'ici 2031.
Les grands centres de données peuvent consommer des millions de litres d’eau par jour, dont 80 à 90 % sont de l’eau potable. On estime qu’un centre de données de taille moyenne utilise environ 1,13 million de litres d’eau par jour, ce qui correspond à peu près à la consommation quotidienne de 5 000 Canadiens. L’empreinte réelle est encore plus importante, car cette estimation n’inclut pas l’eau utilisée indirectement pour la production d’électricité.

L'expansion de l'IA intervient alors que les réseaux d'approvisionnement en eau subissent déjà la pression de la sécheresse, du vieillissement des infrastructures, de la croissance démographique, des fuites et de la hausse de la demande industrielle.
À partir de septembre 2025, 85 % du territoire agricole canadien était classé comme anormalement sec ou en situation de sécheresse, dont 67 % en situation de sécheresse modérée à extrême. On parle généralement de la sécheresse en termes d’agriculture, de feux de forêt ou de restrictions d’eau potable, mais elle affecte également les conditions dans lesquelles de nouvelles industries peuvent se développer. Le pays est donc confronté à une incertitude croissante quant à l’accès à une eau stable et bien distribuée.
Le mythe canadien de l’abondance en eau met en lumière un message clé : les infrastructures numériques ne peuvent être traitées séparément des infrastructures hydrauliques.
À mesure que les centres de données utilisent davantage de puissance de calcul, leurs serveurs génèrent des quantités croissantes de chaleur. Sans refroidissement efficace, les équipements peuvent surchauffer et les services numériques peuvent échouer, rendant le contrôle de la température essentiel aux opérations des centres de données.
Cependant, le refroidissement implique de nombreux compromis. Certains systèmes utilisent plus d'électricité, tandis que d'autres utilisent plus d'eau. D'autres réduisent la demande énergétique en exploitant le refroidissement par évaporation. En réalité, 80 à 90 % de l'eau utilisée est perdue par évaporation pendant le refroidissement sans être remise dans les bassins versants. Lorsqu'on met les choses en perspective, un système de refroidissement qui semble économe en énergie peut tout de même créer une autre forme de pression en augmentant la demande sur les ressources en eau locales.
Les centres de données sont souvent évalués en fonction de leur consommation d’énergie, de leurs émissions et de la disponibilité de l’électricité. L’eau est moins souvent évaluée, laissant une image incomplète des pressions que ces établissements peuvent exercer sur les ressources locales.
Lorsque les centres de données puisent dans les réseaux municipaux, le problème n’affecte pas seulement les opérations d’une entreprise, cela a aussi un impact sur :
Sur la surface, plusieurs se demandent si le Canada devrait construire des centres de données. La question plus profonde est de savoir si le Canada peut mettre en place des infrastructures numériques qui renforcent, plutôt que surchargent, les réseaux d'approvisionnement en eau environnants.

À travers le monde, certaines régions montrent qu’il est possible d’exploiter de manière plus créative le climat local, les conditions saisonnières, la chaleur résiduelle et les systèmes circulaires.
Située à Hokkaido, au Japon, la région de Bibai connaît de fortes chutes de neige et doit déneiger environ 200 000 tonnes par an. Dans cette région, le « White Data Center » s’est posé la question suivante : et si cette neige pouvait devenir une ressource ?
Au lieu de considérer cette neige comme un déchet à retirer et à évacuer, elle est conservée dans des monticules isolés, dont l’énergie froide issue de la fonte des neiges est utilisée pour refroidir les installations de son centre de données.

La neige conservée peut réduire le besoin de climatisation traditionnelle, tandis que la chaleur résiduelle des serveurs peut être réutilisée pour soutenir l'agriculture et l'aquaculture à proximité. Un exemple : la chaleur résiduelle du centre de données a été utilisée dans le cadre d'un projet d'élevage d'anguilles.
Ce modèle a permis de relier trois domaines qui sont généralement planifiés séparément : la gestion de la neige, l'infrastructure de données et le développement économique local.
Le Canada traite déjà l’hiver comme un défi lié aux infrastructures. Chaque année, les villes dépensent énormément pour déneiger, transporter et gérer la neige. Montréal a prévu près de 200 millions de dollars pour le déneigement en 2023-2024. La neige est généralement traitée comme un problème logistique, alors qu’elle pourrait être bien plus.
Dans certaines régions, le Canada déplace, entrepose et gère déjà une ressource froide à un coût public considérable, alors que les infrastructures numériques créent une demande croissante pour le refroidissement. Ce chevauchement mérite plus d'attention : les infrastructures numériques peuvent être conçues en fonction des réalités environnementales locales.
Le Canada possède plusieurs avantages qui pourraient l'aider à construire des infrastructures numériques plus responsables : un climat froid dans plusieurs régions, mais aussi une forte capacité d'innovation, une expertise croissante en technologie de l'eau et un intérêt significatif pour l'IA.
Une approche plus responsable demanderait :
Ces questions sont importantes car les impacts liés à l’eau sont locaux.

Le lien entre l'eau et l'IA touche plusieurs domaines de financement : l'adaptation au changement climatique, les infrastructures, l'innovation, la résilience communautaire, le développement économique, la santé et l'équité.
Plusieurs centres de données s’alimentent à partir des réseaux d’eau municipaux, y compris l’eau potable. Cela soulève une question : qui a la priorité ?
Cette compétition n’est pas vécue équitablement. Les communautés déjà confrontées à un stress hydrique, notamment de nombreuses communautés rurales, éloignées et autochtones, disposent souvent de moins de ressources pour faire face à la pression exercée par les nouvelles infrastructures. L’objectif est d’assurer une croissance responsable et un accès équitable à l’eau.
Des investissements philanthropiques ciblés peuvent contribuer à :
L’objectif n’est pas de rejeter l’IA ni de ralentir l’innovation. Il s’agit de s’assurer que l’innovation soit conçue en tenant compte des systèmes dont elle dépend. Et l’IA peut faire partie de cette solution.
Le Canada peut devenir un pionnier dans le domaine de l’intelligence artificielle. Il peut également montrer la voie en infrastructures numériques responsables. Pour cela, il faudra traiter l’eau comme une condition stratégique pour l’économie numérique.